Le baiser russe, quand la tradition sert la politique

Le baiser soviétique tire son origine de la religion orthodoxe. Mais ce berceau spirituel inspire de nombreux dirigeants soviétiques. Propagande ou diplomatie, ce rituel connaît une histoire des plus singulières.

Exemple de baiser soviétique entre le dirigeant de l’URSS Léonid Brejnev et le dirigeant de la République démocratique allemande (RDA), Erich Honecker. Bundesarchiv, B CC-BY-SA 3.0

De nos jours, lorsqu’une personne parle de “baiser à la russe”, elle semble évoquer d’un air amusé un baiser amoureux issu d’une tradition lointaine et grotesque. Or, il n’en est rien. L’origine de ce baiser s’explique aux travers de plusieurs facteurs. Principalement la religion orthodoxe. Saint Paul incitait les croyants à se saluer d’un “saint baiser” en guise d’amitié et de fraternité. Chez les orthodoxes, le dimanche de Pâques est donc accompagné d’un chaste baiser sur la bouche. Dans Les Voyages de Macaire, Patriarche d’Antioche, Paul d’Alep témoigne de cette coutume “non seulement à Pâques, mais aussi lorsqu’ils offrent l’hospitalité à des étrangers”. L’étiquette nobiliaire russe, imprégnée de cette religion, l’utilise comme un rituel en guise de bienvenue. Ce “baiser à la russe” est donc bien loin d’être folklorique. Il a du sens et une pratique pluri-séculaire.

Un rituel instrumentalisé à des fins politiques

Ce baiser s’instaure naturellement auprès des dirigeants soviétiques y compris sous les années staliniennes. Cependant sous Staline, le baiser sur la bouche prend une dimension d’exception, d’occasion particulière. En 1936, l’aviateur Valeri Tchkalov est gratifié par le “Petit Père des Peuples” d’un baiser le félicitant pour son vol sans escale de Moscou à Petropavlovsk. Cette performance soviétique est glorifiée par le pouvoir stalinien. Ce vol est le fruit d’une prouesse aéronautique qui ne manque pas de faire de la propagande à l’URSS. Malgré le fait que le baiser fraternel socialiste ait une portée prestigieuse et purement protocolaire, il attise les esquives les plus originales soient-elles. En 1961, lors du XXII congrès du Parti Communiste, au cœur d’une rupture sino-soviétique bien engagée, Mao recule face à l’étreinte proposée par Nikita Khrouchtchev. Mais l’art de l’esquive n’est pas seulement une spécialité étrangère au bloc soviétique. C’est le cas de Nicolae Ceausescu, despote roumain, très à cheval sur le culte de sa personnalité. Ce dernier prétexte une phobie des microbes afin d’éviter la situation embarrassante face à Fidel Castro.

Ces habiles duperies n’enlèvent en rien le fervent engagement de certains dirigeants de l’URSS. Leonid Brejnev fait de cette coutume un triple baiser, le “triple Brejnev”. Cela consiste à se faire deux baisers sur la joue et un sur la bouche comme lors de la rencontre avec Erich Honecker. Les années 1980 ne voient donc pas le baiser s’amoindrir mais au contraire s’étoffer. Le photographe Régis Bossu souligne dans son journal : “Ce très chaud baiser ne pouvait que faire fondre une guerre froide, n’est-ce pas ?”. La question reste en suspend. Comment expliquer que ce baiser connaisse son apogée dans un contexte politique qui ne se prête pas vraiment à la sincère convivialité diplomatique. A travers le “triple Brejnev”, ce même dirigeant soviétique affirme le paradoxe d’un baiser traditionnel, quasiment chaleureux, au cœur d’une bipartition du monde tout à fait glaciale.

Le déclin du baiser soviétique

Au moment où Gorbatchev arrive au pouvoir, dans sa volonté de rompre avec ses prédécesseurs, il ne s’inscrit pas dans cette lignée traditionnelle du baiser fraternel. De ce fait, le baiser soviétique perd de sa superbe. Dans cette optique, il est possible d’y voir une corrélation entre le déclin de l’URSS et la fin du baiser fraternel socialiste. La pratique est vouée à s’éteindre dans un monde occidentalisé, vainqueur de l’antagonisme est-ouest. Ce baiser se voit remplacer par une poignée de main. Ce geste, aux apparences insignifiantes, traduit finalement la victoire du capitalisme sur le monde soviétique. Une poignée de main, froide et distanciée, parfaitement adoptée par la Russie des années 2000, dans un nouveau monde, partisan du libéralisme.

Au-delà de la fin de la pratique, la Russie contemporaine prohibe l’acte en lui-même. Depuis 2013, deux personnes de même sexe sont interdites de s’embrasser dans un lieux public sous peine d’une amende, que ce soit un baiser amoureux ou symbolique.

Histoire 2… l’art

Dmitri Vrubel, peinture murale, 3.6×4.8m, 1990, reproduite en 2009, East Side Gallery, Berlin Est. 

« Mon Dieu, aide – moi à survivre à cet amour mortel »

L’artiste russe Dmitri Vrubel nous fait part de du baiser photographié par Régis Bossu entre Leonid Brejnev, secrétaire général du Parti communiste de de l’Union soviétique et Erich Honecker, dirigeant de la République démocratique allemande (RDA) lors du 30ème anniversaire de la RDA à Berlin. Dmitri Vrubel peint, à partir de la photographie, ce qui apparaît comme une mise en abîme de l’art du baiser. Baiser marquant, mur blessant, l’artiste frappe, esthétiquement, la puissance passée. Il est intéressant de remarquer que la peinture murale est colorée, tandis ce que la photographie d’origine est en noir et blanc. Les couleurs humanisent-elles le baiser ? Ou au contraire, enlèvent-elles la poésie et la distance que procure le bichromie de la photographie ? Quoi qu’il en soit, apposer sur le « rideau de fer » l’union fraternelle socialiste et implorer l’aide de Dieu ne laisse pas indifférent.